Malgré la présence d'éléments reconnaissables, vos scènes
d'intérieur s'apparentent à des compositions abstraites,
hors de tout contexte, de tout repères précis. Quel est le
sens véritable de ces représentations?
Je suis intéressée par un processus d’ultra composition : récréer bribes par bribes un semblant de lieu, un endroit faussement probable. Certaines de mes compositions recréent ainsi des résidus d’éléments familiers tels que l’axe d’une chaise ou la découpe d’un rideau. Cependant, une autre partie de mes compositions reprend plus clairement des pans entiers d’intérieur : mais le décor est mis à plat, écrasé, pour lui ôter toute possibilité d’accueil… Je ne veux pas que le spectateur puisse se figurer dans mes espaces peints. L’être humain y est banni, seul demeure son absence.
Le traitement pictural, notamment le recours à la réserve
blanche, est à la fois l'agent de la distanciation et permet
d'isoler les objets. Quel est le rôle de cette procédure
technique?
La réserve blanche permet de rappeler une donnée essentielle : ce ne sont que des peintures, et c’est là leur seule réalité. La toile blanche revient ainsi nous rappeler que ce n’est qu’un objet que nous regardons : une toile recouverte de traces de peintures organisées. C’est cette ambiguïté que je trouve troublante : la redisposition d’un espace qui s’apparente à un lieu possible mais qui n’est finalement qu’un simulacre fait de peinture…
Cela dit, ce n’est pas non plus une procédure systématique : je trouve également intéressant de boucher la toile, sans porte de sortie et donc sans aucune réserve blanche. Coincer le voyeur dans un huis clos.
Le travail de la matière pictural qui met en évidence les
moyens de la peinture n'est-il pas le sujet même de vos
tableaux? Comment le monde qu'instaure la matière picturale
répond-il au monde réel?
C’est effectivement l’un des enjeux majeurs de ma peinture : recréer des matières qui s’apparentent à celle du quotidien mais qui ne sont que des mensonges picturaux… C’est la peinture qui domine, et le faux monde auquel elle donne une légitimité. Est-ce un lustre que l’on regarde ou juste une matière picturale dégoulinante ? Des planches de bois ou des traces de pinceaux ? Ce sont tous ces doutes qui font le jeu de la peinture.
La dimension énigmatique de cet espace suscite un questionnement
chez le spectateur. Est-ce, selon vous, ce qui constitue la force
de l'image picturale? Peut-on parler d'un mystère constitutif
à celle-ci?
C’est là toute l’excitation de l’acte pictural : remettre en cause les
réfèrent de notre quotidien, de ce que nous pensons connaître. Rappeler
l’absurdité des choses qui nous entourent et de notre rapport à ces objets… Mes
peintures représentent des leurres, mais l’acte de peindre leur donne une
légitimité qui prévaut sur le doute.